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Toutes pierres retournées

Les efforts déployés par les experts internationaux en matière de conservation pourront-ils sensibiliser les prochaines générations à la valeur des sites historiques ?

PETRA – AMMAN – Une journée aux allures de fournaise comme c’est le plus souvent le cas sur le prestigieux site historique de Pétra, capitale de la civilisation nabatéenne vieille de deux mille ans, érigée en un point stratégique sur la route des épices. Alors que, à pied, à cheval ou à dos de chameau du cru, déambulent les touristes, s’extasiant devant des ruines archéologiques d’une suffocante beauté avec un sentiment mêlé de crainte et de respect face à sa fabuleuse architecture sculptée de main d’homme, un groupe de lycéens maltais redouble d’ardeur pour appréhender le sens et la valeur de ce pan de l'Histoire ancienne. Outre photographier le paysage de roches pourpres si singulier, ces jeunes élèves font des gros plans de vieilles pierres, érodées par la l’action conjuguée de facteurs écologiques, comme la prolifération végétale, la pollution de l'air, l’intervention humaine, et d’autres phénomènes survenus au cours de milliers d'années.

« C’est important que nous observions ces lieux de nos propres yeux et que nous en prenions des photos avant qu'il ne soit trop tard », commente Lorna Cassar, âgée de dix-sept ans, et qui se dit très impressionnée par les sculptures élaborées de la façade extérieure, si caractéristique de ce trésor d’architecture que représente Petra. «Tous ces sites finiront un jour ou l’autre par disparaître ; et à cause des menaces humaines et biologiques qui pèsent sur eux, nous devons nous efforcer de les préserver. »

Il est vrai que Lorna Cassar et les neuf autres lycéens maltais n’en sont qu'aux prémices d’une compréhension de la manière de préserver, conserver et protéger ces sites au bénéfice des générations futures. Mais il s’avère aussi que cette lucidité croissante répond à bon droit au postulat d’ELAICH (Approche éducative du patrimoine culturel), – projet régional axé sur le bassin méditerranéen et principalement financé par l'Union européenne via le programme Euromed Héritage 4 – avec, pour principale finalité, une conscientisation de la jeunesse quant à l'importance de préserver tout patrimoine culturel, de quelque nature qu’il soit.

« Nous ne nous attendons pas à ce qu’ils deviennent tous des professionnels de la préservation, de la conservation, de l'archéologie ou de l'architecture. Nous espérons seulement que ce cours leur apportera des connaissances théoriques de base, aptes à leur faire comprendre et apprécier ce que représente très exactement le patrimoine culturel », nous explique le Dr Anna Lobovikov-Katz, conférencière et chercheuse de la Faculté d'architecture et d'urbanisme au Technion d’Haïfa, du Israel Institute of Technology, mais également tête pensante du projet ELAICH.

Anna Lobovikov-Katz, qui coordonne désormais cet ambitieux projet aux multiples facettes, a réuni pour la circonstance certains écologistes parmi les plus renommés de la région, de même que des archéologues, des architectes historiques et d'autres experts, pour qu’ils partagent leurs connaissances de manière tangible avec ces jeunes gens venus d'Israël, de Turquie, de Grèce, ainsi que de Malte et de Jordanie. Elle observe que si les connaissances et les outils de préservation du patrimoine culturel se sont considérablement améliorés au cours des dernières années, la sensibilisation du public envers les sites historiques demeure encore très aléatoire.

Dans une région riche de monuments dont l’histoire nous livre les arcanes de civilisations passées, l’absence de réaction à pareille ignorance, – surtout pour les prochaines générations – pourrait conduire à la disparition de sites patrimoniaux, ainsi que des populations qui les ont bâtis.

« La mémoire de l'Histoire est très fragile », observe Roberta De Angelis, écologiste italienne issue de l'Université de Malte, et qui, au cours de l’année, a collaboré auprès de lycéens maltais à l’étude d’une église paroissiale de La Valette, dans le cadre d’un cours ELAICH. « En tant que protecteurs de la nature, nous sommes extrêmement déçus », ajoute-t-elle, alors que nous poursuivons notre chemin dans la gorge ombreuse qui conduit les visiteurs à travers les ruines de Petra. « Les gens ne comprennent pas que nous devons préserver ces sites pour les générations futures ; ils s’imaginent qu’il n’y a pas à s’inquiéter, du simple fait qu’on ne peut toujours en constater de visu la dégradation.  La préservation de sites patrimoniaux repose sur un équilibre précaire, poursuit-elle. À tout prendre, nous préférerions que les gens n’interviennent en rien dans ces lieux historiques, sauf qu’il n’y aurait alors plus de visiteurs, et que le grand-public serait d’autant moins sensibilisé. »

Or, sensibiliser le grand-public aux sites patrimoniaux, aider les gens à appréhender leur inestimable valeur étaient précisément les objectifs d’Anna Lobovikov-Katz, quand elle posa les premières pierres d’ELAICH, il y a deux ans de cela.

En collaboration avec les professeurs Antonia Moropoulou, vice-recteur de l'Université technique nationale d'Athènes, René Van Grieken de l'Université d'Anvers, Guido Biscontin du Ca'Foscari de l’Université de Venise, et JoAnn Cassar de l'Université de Malte, Anna Lobovikov-Katz a conçu une panoplie d’outils éducatifs et conviviaux, cependant mise en œuvre avec de légères adaptations pour la Turquie, la Grèce, Malte et, plus récemment, la Jordanie. Le cours se déroulait à la fin de l'année dernière en Israël. Il initiait des élèves de troisième du lycée Reali d’Haïfa à des concepts tels que les divers processus de détérioration, en recourant aux matériaux de conservation et à l’application de techniques pratiques de préservation. Le groupe a également été conduit à effectuer des visites in situ de sites historiques du nord du pays, incluant l'ancienne synagogue de Tibériade et les sources naturelles d'Hamat Gadera, sur le plateau du Golan.

« À la fin de la session, une élève m'a avoué s’être rendue en maintes occasions à Tibériade, sans avoir accordé une grande attention à la petite construction qui ponctue la fin de la promenade ; pour ajouter enfin : « Je me rends compte à présent de son importance » », rappelle Anna Lobovikov-Katz à propos de cette formation achevée en janvier dernier. « Il s’agit là d’un programme multidisciplinaire : il enseigne aux élèves l’interrelation inhérente à la conservation du patrimoine culturel », ajoute-elle, expliquant qu’« il ne peut y avoir de chimie sans archéologie ni d'histoire sans biologie, la conservation synthétisant l’ensemble de ces éléments ».

Grâce à des cours similaires prodigués dans les pays participants, et à présent achevés, Anna Lobovikov-Katz et d'autres partenaires du programme s’emploient à resserrer les liens et à élaborer un module éducatif qu’ils espèrent voir adopté dans le cadre du programme d'études secondaires propre à chaque pays, permettant ainsi à tout élève d’être confronté à son patrimoine culturel, et d'accéder ainsi aux principes de base de la conservation historique. En Israël, elle a déjà connu un certain succès en la matière ; aussi, de concert avec le Dr Michael Grunzveig, inspecteur au Ministère d'éducation et d’archéologie d'Israël, étudie-t-elle déjà la possibilité d’intégrer la conservation et la rénovation de sites patrimoniaux au programme national.

« Nous avons déjà eu une réunion avec les éducateurs autour de cette idée », a déclaré Michael Grunzveig au Jerusalem Post, lors d’une interview. « Nous envisageons de promouvoir cette option et de l'agréger au programme d'apprentissage au cours des prochaines années. Nous espérons ainsi qu'il finira par devenir une matière en soi, grâce à laquelle les élèves pourront élaborer des projets et des missions sur le sujet. »

Revenus en Jordanie dans le cadre de leur formation, les lycéens maltais se sont associés à un groupe de Jordaniens du même âge. Ensemble, ils ont la charge d'examiner et de répertorier l’état de la citadelle historique d’Amman et de son site.

« Votre objectif présent est de reconstituer l'Histoire. Cela ressemble à un puzzle dans lequel vous devez rechercher des indices vous permettant de distinguer l’ancien du nouveau. » C’est en ces termes que s’exprime JoAnn Cassar, chef du Département du patrimoine bâti à l'Université de Malte, pendant que les lycéens effectuent des croquis, des mesures, et examinent les briques calcaires utilisées pour la construction de l'ancien palais omeyyade. « En la circonstance, vous devez procéder à la manière de détectives », ajoute-t-elle en les encourageant à réfléchir librement à ​​l’évolution de ces pierres, et comment elles ont pu changer et être utilisées au fils des générations.

« Ce cours ne consiste pas seulement à confronter les élèves à l’Histoire », expose-t-elle encore, alors que nous sommes assises sur les marches du palais, originellement église bâtie pour une population depuis longtemps disparue. « Je leur apprends comment réfléchir, et les questions qu’ils doivent se poser sur leur passé. Un de mes élèves m'a avoué son ignorance à ce sujet. Si c’est le cas, comment peut-il alors comprendre son avenir ? » Elle me révèle aussi intervenir pour la première fois auprès de lycéens, et admet volontiers être impressionnée par leur maturité d’esprit et la spontanéité avec laquelle ils abordent un sujet aussi complexe. « À bien des égards, ils se montrent plus intéressés et enthousiastes que des élèves plus âgés, et leur manière de s’investir m’a fortement impressionnée », conclut-elle.

Comme de fait, alors que les élèves travaillent en petits groupes, leur application à la tâche qui leur est dévolue apparaît clairement.

« On raconte souvent que les adolescents ne se soucient pas de patrimoines culturels, mais je ne vois pas pourquoi on ne s’y intéresserait pas », intervient Alexandra Camilleri, un membre du groupe des jeunes maltais, âgée de dix-sept ans. Elle enchaîne en expliquant que le fait de passer une semaine de ses précieuses vacances d'été en Jordanie à examiner des ruines historiques aura été une décision facile, et qu'elle envisage d’en poursuivre l’étude dès l'an prochain.

« Apprendre l'Histoire est beaucoup plus important que s'amuser, confirme Yara Hamarney, lycéenne jordanienne de seize ans. Réfléchir aux événements passés est primordial dans la mesure où cela nous permet d’envisager l’avenir. »

Plus tard dans la soirée, Asya Natapov, étudiante en maîtrise et assistante d’Anna Lobovikov-Katz, incite les différents groupes à faire part de leurs découvertes. Mais au-delà de ces exposés, cette réunion a également pour objet de promouvoir entre participants un dialogue interculturel, et en particulier de révéler leurs points de convergence.

Lycéenne maltaise, Martina Bugelli résume succinctement son sentiment, lors de la présentation de la tâche qui lui avait été assignée la veille, à Petra : « Le patrimoine culturel représente un point de repère unique et irremplaçable qui nous appartient à tous, à toute l'humanité, et que nous devons nous efforcer de préserver et de protéger le plus longtemps possible ».


Rédigé par Ruth Eglash
Avec l’aimable authorisation du journal ‘The Jerusalem Post’



Projet: Elaich
www.elaich.technion.ac.il

Objectives:
  • Renforcer et consolider la compréhension mutuelle et le dialogue entre les cultures à travers la promotion du patrimoine euro-méditerranéen et la sensibilisation du grand public.
  • Contribuer à accroitre la sensibilisation dans les pays partenaires méditerranéens, notamment à propos de l’importance du patrimoine culturel ainsi que sa diversité, et encourager l’accessibilité à ce patrimoine et à sa connaissance.

De: 12.12.09 à: 01.05.12
Budget: € 1.320.623,00
Pays impliqués: Belgique,Grèce,Israël,Italie,Malte,Turquie

Fiche projet

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